Cet essai fait partie de POINTS DE VUE D’ARTISTES – une série de textes écrits par des artistes du monde entier. Chacun d’entre eux fut invité(e) à parler d’une œuvre de la collection permanente de la Tate qui l’intéresse, l’intrigue ou l’inspire

  • Angelica Kauffmann, 'Portrait of a Lady' circa 1775
    Angelica Kauffmann
    Portrait of a Lady circa 1775
    Oil on canvas
    frame: 910 x 770 x 70 mm
    support: 792 x 635 mm
    Presented by Mrs M. Bernard 1967

Le personnage du tableau d’Angelica Kaufmann Portrait of a Lady porte une robe néoclassique bleue ornée de doré et à la doublure rose. En arrière-plan, on aperçoit une statue de Minerve, déesse de la sagesse. Bien que l’on ne sache rien de cette dame, pas même son nom, le livre et le matériel d’écriture posés sur la table à côté d’elle laissent penser qu’elle est écrivain.  Il en va de même de l’artiste qui a peint ce tableau : la plupart des gens ne doivent pas non plus savoir qui elle est. Je crois d’ailleurs qu’il s’agit d’une des rares femmes peintres présentes dans la nouvelle configuration des deux premiers siècles de la collection permanente de la Tate. Et pourtant, durant les seize années qu’elle passa à Londres, Kaufmann fut l’une des portraitistes les plus en vue. Elle fut d’ailleurs membre fondateur de l’Académie Royale des Beaux-Arts et l’auteure respectée de peintures historiques. Sa mort à Rome en 1807 fut l’objet d’une grandiose cérémonie dirigée par Canova durant laquelle on porta en procession deux de ses meilleurs peintures, comme on l’avait fait pour l’enterrement de Raphael.

Kaufmann était un enfant prodige. Dès l’âge de douze ans, elle recevait déjà des commandes de portraits. Son père qui était peintre la forma et elle fut son assistante lors d’un voyage à travers la Suisse, l’Autriche et l’Italie. La famille finit par s’installer en Angleterre ce qui donna à Kaufmann l’occasion – rare pour une femme – d’étudier des œuvres de l’Antiquité et de la Renaissance. Elle était amie avec Joshua Reynolds et d’autres artistes britanniques distingués et signa la pétition pour la création de l’Académie Royale qui fut présentée au roi. Dans le premier catalogue de l’Académie datant de 1769, son nom est suivi de la mention RA – une distinction dont elle et l’artiste Mary Roser furent les seules femmes à être honorées. Il faudra attendre 167 ans pour qu’une autre femme artiste (Laura Knight) soit à nouveau élue à la Royal Academy.

Dans le tableau de John Zoffany, The Academicians of the Royal Academy (1722), qui représente les membres fondateurs de l’institution regroupés autour d’un modèle masculin nu comme il était d’usage dans les cours de dessin d’après nature, Kaufmann et Moser sont très nettement séparées du groupe des hommes. Les femmes étant exclues de ces cours, Kaufmann et Moser apparaissent en portraits pendus au mur. Dans une œuvre postérieure, The Royal Academicians in General Assembly (1795), Henry Singleton les dépeint avec le reste du groupe ; cependant elles sont partialement cachées par le fauteuil du président et seules leurs têtes sont visibles.

Kaufmann était un membre actif de la Blue Stockings Society, cet influent groupe de femmes éduquées qui se retrouvaient régulièrement pour des rencontres culturelles et sociales. Il est probable que le personnage de Portrait of a Lady faisait aussi partie de ce groupe. Il appartient maintenant aux historiens d’art la tâche de retrouver son nom et de ressusciter ces carrières artistiques et littéraires auxquelles la nouvelle configuration de la Tate Britain donne une nouvelle visibilité.

Susan Hiller (née en 1940) vit à Londres.