Cet essai fait partie de POINTS DE VUE D’ARTISTES – une série de textes écrits par des artistes du monde entier. Chacun d’entre eux fut invité(e) à parler d’une œuvre de la collection permanente de la Tate qui l’intéresse, l’intrigue ou l’inspire

  • JMW Turner, Colour Trails from the Bristol and Malmesbury Sketchbook 1791

    JMW Turner
    Colour Trials from the Bristol and Malmesbury Sketchbook 1791
    Watercolour on paper, 185 x 263 mm
    Photograph
    © Tate Photography

Shirana Shabazi

Allongée dans l’eau chaude de ma baignoire, je regarde le plafond blanc et mes pensées s’arrêtent. Juste un instant. Un moment passe. Mes boucles brunes se mettent à onduler, à nager dans l’eau. Je les observe. Plus je les observe et plus parfaites leurs formes m’apparaissent – des courbes strictes suivies de lignes droites. Des vagues et des petits cercles. Elles sont comme conditionnées de l’intérieur : comme si chaque boucle ne pouvait être autrement, ne pouvait être différente de ce qu’elle est. Elles flottent ainsi, elles dansent en silence dans l’eau. Soudain, elles changent de direction, ignorant toute règle. Les Colour Trials de Turner partagent cette sorte de troublante présence. Ils semblent libres de toute pression, n’obéissant qu’à eux-mêmes. Ils n’expriment aucune pensée, si ce n’est celle du froissement des couleurs. Ils retiennent l’énergie, la vitesse du pinceau et du temps. Ils sont entièrement libres de toute forme de calcul. Ils n’ont pas besoin de communiquer. C’est pour cela que je les trouve si beaux, si purs. En les observant, je me perds dans mes pensées. De la certitude de ne pas être observées provient la force de ces œuvre : de ne pas avoir à représenter un geste ou une attitude. Cette légèreté, c’est celle que je cherche aussi dans mon travail : un mélange harmonieux de contrôle et de lucidité, très dur à obtenir.

Shirana Shabazi (née en 1974) vit à Zurich.

Raphael Montanez Ortiz

Avant de travailler à l’huile, je peignais à la détrempe à la manière d’un expressionniste. Turner m’a toujours influencé. En tant qu’artiste, c’était surtout son esthétique, son aspect primitif, qui me fascinait et qui accompagnait mes propres expériences existentielles. L’histoire – fictive ou véridique – de cet artiste qui peignait la tempête, attaché au mât d’un bateau, atteste de cette quête d’émotions viscérales que l’on retrouve dans sa peinture. Sa vision était celle du prophète qui révèle le spirituel qui se cache derrière la perception quotidienne. A l’instar de l’épileptique qui perçoit la lueur spirituelle dans toutes les choses du monde ou le shaman aztèque qui voit dans le feu du soleil couchant la manifestation d’un dieu destructeur – et dans tout ce qui brûle la manifestation de ce même soleil.

Ce que ces œuvres expriment dépasse le champ visuel. Elles suggèrent la peur qui nous pousse souvent à revenir de la chute de la décharge émotionnelle vers une réalité imparfaite, un état spirituel d’au-delà qui crée et accueille un dieu condamné à l’imperfection humaine. C’est un état qui transforme le soleil couchant en un paradis de feu, comme dans Sun Setting Over a Lake env. 1840 par exemple, ou qui dépeint le ciel cruel d’un enfer de flammes dans The Burning of the Houses of Parliament 1834 ou The Slave Ship 1840. Ces peintures de Turner représentent les phases initiales de son retour vers un monde froid, une fois vaincue sa peur du feu. Les bateaux en proie au naufrage dans des océans démontés (Fishermen upon a Lee-Shore in Squally Weather exposé en 1802) ; Snow Storm – Steam Boat Off a Harbour’s Mouth making Signals in Shallow Water exposé en 1842 ; Calais Pier 1803 finissent par trouver bon port, comme dans Dido Building Carthage 1815. Chez Turner, le retour à la terre ferme s’exprime dans The Seat of William Moffatt, Esq. At Mortake, Early (Summer’s) Morning exposé en 1826 ou dans ses scènes romaines (Rome, from the Vatican. Raffaelle, accompanied by La Fornarina, Preparing his Pictures for the Decoration of the Loggia  exposé en 1820. La vision spirituelle d’un ciel en feu a disparu. Turner a réintégré la normalité…provisoirement seulement car tout recommence dans ses peintures nocturnes comme Moonlight, a Study at Millbank exposé en 1797 qui annonce l’heure du sommeil, du ravissement et des rêves mouvementés.

Raphael Montañez Ortiz (né en1934) vit à New York. Il est le fondateur du Museo del Barrio, New York.