Cet essai fait partie de POINTS DE VUE D’ARTISTES – une série de textes écrits par des artistes du monde entier. Chacun d’entre eux fut invité(e) à parler d’une œuvre de la collection permanente de la Tate qui l’intéresse, l’intrigue ou l’inspire

  • Lucian Freud, Girl in a Striped Nightshirt 1983-5

    Lucian Freud
    Girl in a Striped Nightshirt 1983-5
    Oil on canvas, 250 x 295 mm
    © The Lucian Freud Archive, Photograph
    © Tate Photography

Cela paraît peut-être surprenant qu’un artiste conceptualiste comme moi choisisse une peinture de Lucian Freud plutôt que le travail d’un collègue distingué.  Et c’est bien contre tous ces possibles préjugés que se dresse l’expansion de la connaissance qui, dans tous ses mystères et ses miracles, fait fi des distinctions de genre, conceptualiste ou non. C’est ainsi que j’appréhende les peintures de Freud, au-delà de ses liens avec la Nouvelle Objectivité allemande. J’y vois la grandeur d’un pouvoir magique de transmutation.

Quel que soit le talent de virtuosité de l’artiste, la simple représentation n’est rien de plus que le transfert d’informations depuis la réalité extérieure vers la toile tout en essayant de respecter l’ordre dans lequel ces informations sont agencées. Ce n’est pas le cas chez Freud qui, à l’instar de Velázquez et de Manet, met en œuvre une pratique radicalement différente. La peinture qui se pose sur la toile n’est plus simple épiderme: elle devient une chair vivante, une pensée. Les personnages renaissent depuis la surface : ils sont les vrais interlocuteurs du spectateur. C’est l’inverse de la peinture traditionnelle qui ne les représente qu’en tant que document ou mémoire visuelle ; ici, ils sont des êtres irremplaçables.

Si l’on s’approche de la peinture, que l’on s’approche plus que nécessaire pour appréhender l’image dans son ensemble, on peut voir les masses constructives, les coups de pinceau. Freud n’essaie pas de reproduire la grisaille d’une photographie dans un journal avec de petits points morts et sans raison d’être. Bien au contraire, chez Freud, les coups de pinceau deviennent la structure génétique qui, tout en animant la totalité de la structure, continue de faire vibrer même la plus petite unité. Bravo.

Luis Camnitzer (né en 1937) vit à Great Neck dans l’Etat de New York.