Cet essai fait partie de POINTS DE VUE D’ARTISTES – une série de textes écrits par des artistes du monde entier. Chacun d’entre eux fut invité(e) à parler d’une œuvre de la collection permanente de la Tate qui l’intéresse, l’intrigue ou l’inspire

  • Steve McQueen, still from Bear 1993

    Steve McQueen
    still from Bear 1993
    film, 16mm, shown as video, projection, black and white

En tant qu’artiste, réalisatrice et producteur culturel, le plus grand challenge de vivre à Addis-Abeba en Ethiopie, c’est bien le manque d’accès au marché de l’art international. Nos bibliothèques et librairies sont remplies de livres sans âge, que vous ne trouveriez même pas dans les rayons ‘liquidation’ des librairies occidentales. Pourtant, on tombe parfois sur des petits bijoux, legs certains de visiteurs étrangers. C’est ainsi que j’ai un jour trouvé le film Shame 2011 de Steve McQueen, sur l’étale d’un vendeur de DVD à la sauvette . Ce fut pour moi comme trouver un diamant dans une botte de foin.

J’ai fait mes études de cinéma à la Howard University à Washington, ce qui explique mon intérêt pour les films qui mettent à mal le statut quo du cinéma noir américain tel que le propage l’industrie hollywoodienne. Ce qui m’intéresse dans l’œuvre filmique et artistique de Steve McQueen, c’est justement sa conception du cinéma comme une forme personnelle d’expression. Il s’inspire des histoires fondatrices de l’humanité mais ne reproduit pas les clichés attendus d’un réalisateur noir. Souvent, lorsqu’une personne de couleur travaille dans l’industrie des images, on attend d’elle qu’elle se conforme à un rôle exotique, déterminé par son pays de naissance ou la couleur de sa peau et non pas par la force et le contenu de son œuvre dans le contexte global d’une communauté d’artistes. Malgré tout, les changements provoqués par la mondialisation, de même que l’accès facilité par internet aux mouvements artistiques, permettent de plus à plus à l’artiste de prendre ses distances d’avec ce rôle de perroquet nationaliste, régurgitant les mêmes sentiments. De plus en plus, un dialogue global s’articule autour des conditions sociales : un dialogue libéré des chaînes que lui ont longtemps imposées les institutions et les systèmes.

Le travail de McQueen définit les contours des futures trajectoires d’un art complexe et varié dans lequel les artistes noirs produisent des œuvres qui dépassent les frontières.

Aida Muluneh (née en 1974) est photographe. Elle vit à Addis-Abeba en Ethiopie.