Cet essai fait partie de POINTS DE VUE D’ARTISTES – une série de textes écrits par des artistes du monde entier. Chacun d’entre eux fut invité(e) à parler d’une œuvre de la collection permanente de la Tate qui l’intéresse, l’intrigue ou l’inspire

Une rivière de petits points bruns rebondissent lorsque confrontés à la limite droite du cadre. Conséquence de l’impact : les points se mélangent, se rétractent et terminent leur course à la limite maladroite d’une ligne horizontale, elle-même le résultat de leur course initiale. Que cela peut-il bien illustrer ? Un esprit rationnel, ordonné ? Ou bien, plutôt, l’esquisse pré-rationnelle d’une intuition de la forme? Est-ce la fin de ce bruit intolérable provenant du chantier voisin ? Est-ce une improvisation du pinceau, automatique et rapide, ou bien une chorégraphie d’une grande discipline formelle ? L’effet du paracétamol sur la migraine ou bien le bruit dans l’évier quand l’eau touche la poêle encore brûlante des œufs au plat ? Peut être est-ce une voix comptant tout haut, puis ralentissant jusqu’à ce que l’on se rende compte qu’en réalité, elle comptait à rebours ? Pourquoi donc ce cercle est-il incliné à un angle si précis et comme soutenu par un bâton courbé ?

A l’instar de nombreux autres tableaux de Victor Pasmore, Black Abstracts me transporte dans un monde étrange où les dernières manifestations d’un formalisme moderniste entre en contact assez naturel avec le surréalisme. C’est cette jonction –cette réconciliation ? – entre les aspirations formelles de l’un et la reconnaissance de l’impossibilité d’une connaissance exacte de l’autre qui coexiste dans cette peinture et continue à m’attirer et me fasciner.

Il y a quelque chose d’inévitable et de très simple à la fois dans cette image et en même temps, elle conserve une complexité qui empêche de la comprendre tout à fait. S’il est vrai que rien ne vaut l’observation directe des œuvres peintes – puisque nous vivons dans un monde où les œuvres circulent en JPEG et l’on attend de plus en plus des peintures qu’elles s’expliquent d’elles-mêmes, telles des tautologies ambulantes -, une partie de leur emprise sur nous réside dans la manière dont elles font appel à la fois à notre raison et à nos mécanismes libidinaux, ainsi qu’au repoussement perpétuel de la satisfaction de ces désirs.

Gabriel Kuri (né en 1970) est artiste. Il vit entre Mexico et Bruxelles.